Nour et ses enfants (à gauche) et le jeune Ahmed (à droite) se sont réfugiés en Jordanie. Geneviève Garrigos, la présidente d’Amnesty international France, est allée à leur rencontre et a recueilli leurs témoignages.
La France prendra-t-elle enfin sa part de réfugiés syriens ? Alors que se tiendra, samedi 20 juin, la Journée mondiale des réfugiés, les ONG, et Amnesty International
en particulier, interpellent le gouvernement français.
« Depuis février, nous avons lancé une campagne pour qu’augmente
le nombre de Syriens accueillis
en France », relate Geneviève Garrigos, présidente
d’Amnesty International France.
Le compte n’y est pas.
Et ce alors que « les Syriens
sont de fait devenus la première population qui essaie par tous
les moyens de traverser
la mer Méditerranée »,
déplore Geneviève Garrigos,
dont l’organisation
publie aujourd’hui un rapport
sur la « crise mondiale
des réfugiés ».
Le Haut-Commissariat
aux réfugiés de l’ONU réclame
que soient réinstallées
partout dans le monde
380 000 personnes.
En octobre 2013,
le président François Hollande
avait promis d’en accueillir 500.
« Nous cherchons à mobiliser
les collectivités locales françaises, afin qu’elles se disent prêtes
à recevoir quelques familles », explique Geneviève Garrigos.
Dans le cadre de la campagne
de son organisation, Geneviève Garrigos s’est rendue en Jordanie, où elle a recueilli des témoignages de réfugiés syriens
qu’elle nous livre
dans les colonnes de l’Humanité. Des récits instructifs,
d’où il ressort une chose :
« Ce n’est pas parce
qu’ils sont sortis de Syrie
que leur sort s’est amélioré (…). Dire qu’ils ont été accueillis
est un bien grand mot. »
À la France, à l’Europe
de jouer le jeu.
La ruelle étroite s’enfonce dans le camp de réfugiés palestiniens al-Hussein, qui s’étend à l’ombre de la citadelle d’Amman. Une ruelle bordée d’habitations vétustes, insalubres, où des familles syriennes ont trouvé refuge. La maison de Nour n’a ni numéro ni nom sur la porte. Une porte faite de planches de contreplaqué derrière laquelle chaque pièce est occupée par une famille de réfugiés qui se partagent la cuisine et les sanitaires. Un jeune garçon nous guide le long d’un couloir exigu jusqu’à la pièce aveugle où nous accueille Nour. Portant son plus jeune enfant dans les bras, timidement elle nous remercie de notre visite, elle qui n’ose plus sortir de peur d’affronter l’hostilité des autres habitants du quartier, d’être arrêtée par la police jordanienne qui l’enverrait dans un camp, ou pire, de l’autre côté de la frontière, en Syrie.
Elle prend des médicaments
pour fuir les cauchemars
Ici, pas de meubles, seulement quelques matelas entassés la journée pour permettre aux enfants de jouer à même un sol de ciment. Au mur, des vêtements suspendus à des cordes accrochées par des clous. Seul trône au milieu de la pièce un poêle à gaz qui malgré le froid reste désespérément éteint. Une fois le loyer payé, Nour peine à nourrir ses enfants, ne peut acheter d’eau potable. Alors le chauffage… L’ampoule qui pend par un fil éclaire à peine les taches d’humidité qui ont envahi les murs. L’air est saturé par manque d’aération. On perçoit sa gêne de nous recevoir dans ce décor, de nous inviter à nous asseoir sur un matelas.
Il y a deux ans, à Homs où ils vivaient, des hommes sont venus arrêter son mari, l’accusant d’appartenir à la révolution, lui qui se souciait seulement de travailler, il était boucher, pour nourrir ses neuf enfants, les élever. L’aîné a quatorze ans, le plus jeune en a trois. Il y a deux ans, une nuit, Nour a fui en laissant tout derrière elle. Avec les enfants vêtus de leur seul pyjama, ils ont cherché refuge dans le village de ses parents. Mais les bombardements, les attaques du Hezbollah, des milices chiites, les ont forcés à franchir la frontière. Ils sont restés trois jours au camp de Zaatari avant de s’échapper pour conduire les enfants malades à l’hôpital. Au camp, les soignants ne parlaient pas arabe, il n’y avait plus de médicaments. Ici, même si elle a moins de coupons pour la nourriture, les frères de son mari sont là. Ils ne sont pas riches, mais c’est la famille. Et son mari ? Nour se demande tous les jours s’il est encore en vie. Elle prend des médicaments pour fuir les cauchemars, les cris de ses enfants traumatisés par la guerre, la violence dont ils ont été témoins – se réfugiant dans la violence, ils refusaient de vivre. Ici ils ont trouvé de l’aide psychologique dans un centre bénévole. Quatre enfants ont été pris en charge.
Aujourd’hui, trois d’entre eux sont retournés à l’école. Nour garde les autres près d’elle pour les protéger des angoisses du passé, de celles du présent. Demain, elle espère toujours pouvoir les nourrir à leur faim, leur épargner l’horreur de la guerre. Nour a trente-sept ans et elle espère un monde meilleur pour ses enfants.
L’escalier est étroit. Le vent s’engouffre, balaie des feuilles, des papiers qui ont tenté d’y trouver un refuge. Au premier étage, une adolescente ouvre une porte. Timide, effacée, elle nous conduit jusqu’à son père, allongé sur un lit à barreaux. Un immense tapis au sol, quelques coussins, deux chaises, le mobilier est rudimentaire, anonyme. On devine le départ précipité, l’abandon d’une vie, l’incertitude de l’avenir.
Mustapha, à quarante ans, est veuf. Quadriplégique, prisonnier de son lit, il élève seul sa fille et ses deux fils. Ils viennent d’Homs, en Syrie. Il y a quatre ans, alors qu’il participait à une marche pacifique, la balle d’un sniper a touché sa colonne vertébrale, détruit des organes avant de ressortir par l’abdomen. « Les snipers tiraient sur tout le monde. Ils tuaient même les chats. Ils visaient surtout la colonne, pour nous blesser, nous paralyser, c’était un massacre. »
Inquiet pour son fils aîné
Après une première opération, il a été transporté avec sa famille au Liban. Mais, poussé par la peur que le Hezbollah ne vienne l’arrêter, ils ont fui en Jordanie. Enregistrés comme réfugiés, « ils m’ont pris l’empreinte de l’œil », son état de santé ne permettait pas qu’ils restent dans un camp. Au début, ils recevaient une aide financière et des coupons alimentaires. Mustapha pouvait faire face au loyer, nourrir ses enfants et les envoyer à l’école. Une infirmière venait lui prodiguer des soins et il avait accès à l’hôpital. Mais il y a deux mois, il a reçu un SMS d’une agence onusienne lui indiquant que l’aide était réduite de moitié, puis un deuxième lui annonçant que l’aide était suspendue.
Aujourd’hui, plus personne ne soigne ses blessures, ses escarres, qui s’aggravent, s’insinuent dans son corps, lui infligeant des douleurs insupportables. Cependant si Mustapha s’inquiète, c’est pour Béchir, son fils aîné. À quatorze ans, il est le seul à pouvoir travailler – au noir –, pour ne pas être interpellé par la police et que la famille soit expulsée vers la Syrie. Il a arrêté l’école et, du matin au soir, il livre des colis, pour des commerçants et des artisans. Son salaire permet à peine de les loger et les nourrir. Plus grave, Béchir est diabétique. Avant, il recevait quatre doses journalières d’insuline. Faute d’argent, il n’a plus aucun traitement ni aucune assistance et personne ne lui a appris à gérer sa maladie, à diminuer les risques de complications.
« La vision du monde à notre égard a changé. Avant, pour vous, le régime assassinait notre peuple ; aujourd’hui, Assad se bat contre des terroristes. Daesh est né du chaos créé par le régime, et pourtant, c’est devenu votre seul ennemi. Vous avez oublié que vous aviez des amis qui se battent contre Daesh et qui résistent au régime. Qui ne veulent pas des islamistes et qui se battront contre eux. Et vous nous laissez mourir. Vous laissez mourir nos enfants, sous les bombes, de faim, par manque de médicaments », explique Mustapha.
En alerte, guettant le moindre bruit, chaque soir Mustapha s’inquiète de ne pas voir rentrer son fils. Il ne bouge plus de son lit et ses enfants sont trop frêles pour le soulever. Ses escarres vont s’aggraver, ses douleurs s’intensifier… Pour autant, Mustapha ne lâche pas prise, car même paralysé, ses enfants ont besoin de lui. Il était forgeron, il utilisait la chaleur pour manier le métal, le transformer. Aujourd’hui, cette chaleur, Mustapha la trouve en lui et continue d’insuffler à ses enfants son amour et son courage. Il nous implore : « Sauvez au moins nos enfants, ce ne sont pas des terroristes, juste des enfants qui veulent aller à l’école, grandir, vivre. »
Depuis des mois Ahmed et Omar partagent une chambre étroite encombrée par les lits à barreaux, les perfuseurs, un déambulateur.
Ils ne s’étaient jamais rencontrés avant la guerre, les balles, les bombes qui ont meurtri leur corps, ont bousculé leur vie. Depuis des mois, ils partagent leur intimité, leurs souffrances, leurs espoirs.
Il déserte, rejoint l’Armée syrienne libre,
combat pour protéger ceux qu’il aurait dû abattre
Ahmed est originaire d’Alep. En 2011, Bachar Al-Assad envoie l’armée pour réprimer les manifestants pacifiques, il a dix-huit ans et fait son service militaire. Il refuse de tirer sur des civils qui avancent les bras levés sans armes, de tuer ces femmes, ces enfants qui le regardent dans les yeux. Alors, il déserte et rejoint l’Armée syrienne libre. Il combat pour protéger ceux qu’il aurait dû abattre. Cinq balles lui déchiquettent un rein, la moitié du foie, les cervicales, des articulations. Pour ne pas tomber aux mains de l’armée ou de milices chiites qui ne lésinent pas à torturer à mort les opposants blessés, Ahmed passe par plusieurs hôpitaux de campagne. À deux reprises il est opéré dans des conditions extrêmes. Tétraplégique, il est contraint d’uriner par sonde, nécessitant des soins permanents pour éviter les infections et les escarres qui envahissent son corps. Une nuit, il traverse la frontière sur un brancard destination Amman, en Jordanie, puis ce centre de soins improvisé, rudimentaire mais vital.
Il espérait que des soins adaptés lui permettraient de rejoindre sa famille réfugiée en Turquie. Ahmed ne retrouvera jamais une autonomie complète mais, près des siens, il aurait l’affection et l’amour. L’envie de vivre… Ahmed n’a que vingt et un ans et rêve de sa mère, de son père.
Mais sans papiers d’identité, même enregistré comme réfugié, Ahmed n’existe plus. Un passeport ne peut lui être délivré que par les autorités d’un pays qui lui donnera l’asile. Qui veut d’un grand blessé de guerre ? Ahmed se retrouve prisonnier de son corps paralysé. Chaque jour la lueur de son regard faiblit, son sourire s’éteint.
Les yeux humides, il murmure :
« Pourquoi nous avez-vous abandonnés ? »
Omar a vingt-six ans et vient de Deraa. Il tente de lui transmettre un peu de son optimisme. Il était chez lui quand il a reçu, dans tout le corps, des éclats d’un baril bourré d’explosif lancé sur son toit depuis un hélicoptère. Amputé, il n’a plus de doigts aux mains, ses nombreuses fractures ont été fixées par des plaques métalliques. Sa famille s’est enfuie au Liban, mais Omar est heureux car sa fiancée l’a rejoint. Ils ont des projets. Encore faudrait-il que son état s’améliore, qu’il puisse recevoir les soins nécessaires. L’argent manque.
Le regard triste d’Ahmed, l’espoir d’Omar, dans cette chambre encombrée par la souffrance… Je pense aux jeunes gens blessés pendant la Grande Guerre, dont on commémore le centième anniversaire. Défilent des images d’hôpitaux encombrés de civières, de brancards, de paralysés, de blessés, morts faute de moyens, de médicaments, et pour lesquels on s’indigne aujourd’hui mais dont nous n’avons tiré aucune leçon.
Les médicaments existent, les techniques de rééducation aussi, mais ici, en Syrie, au Liban, des jeunes gens sont en train de mourir, par indifférence. Demain Ahmed, le résistant, sera peut-être reconnu comme un de ces héros anonymes dont on célèbre le courage. Aujourd’hui il se meurt. Impuissants, Omar et Mustapha, son infirmier, le regardent s’éteindre lentement.
Avec pudeur, Ahmed m’a raconté sa vie, a glissé sur ses souffrances. Avec pudeur, j’abrège notre rencontre qui le fatigue. Au moment de lui prendre les mains pour lui transmettre un peu de chaleur, il me regarde les yeux humides et murmure : « Pourquoi nous avez-vous abandonnés ? »
L’escalier est abrupt. A ciel ouvert. Après le deuxième étage, apparaissent les toits du camp d’Al Husein qui depuis les années cinquante accueille des réfugiés palestiniens. Le regard se perd dans les méandres de ruelles étroites, les immeubles bâtis à flanc de colline, entassés les uns sur les autres. Dans des pots, des plantes résistent au vent, au soleil.
Le Haut-Commissariat
aux réfugiés de l’ONU réclame
que soient réinstallées
partout dans le monde
380 000 personnes.
En octobre 2013,
le président François Hollande
avait promis d’en accueillir 500.
« Nous cherchons à mobiliser
les collectivités locales françaises, afin qu’elles se disent prêtes
à recevoir quelques familles », explique Geneviève Garrigos.
Dans le cadre de la campagne
de son organisation, Geneviève Garrigos s’est rendue en Jordanie, où elle a recueilli des témoignages de réfugiés syriens
qu’elle nous livre
dans les colonnes de l’Humanité. Des récits instructifs,
d’où il ressort une chose :
« Ce n’est pas parce
qu’ils sont sortis de Syrie
que leur sort s’est amélioré (…). Dire qu’ils ont été accueillis
est un bien grand mot. »
À la France, à l’Europe
de jouer le jeu.
- Nour et ses enfants vivent dans la noirceur des traumatismes de la guerre
La ruelle étroite s’enfonce dans le camp de réfugiés palestiniens al-Hussein, qui s’étend à l’ombre de la citadelle d’Amman. Une ruelle bordée d’habitations vétustes, insalubres, où des familles syriennes ont trouvé refuge. La maison de Nour n’a ni numéro ni nom sur la porte. Une porte faite de planches de contreplaqué derrière laquelle chaque pièce est occupée par une famille de réfugiés qui se partagent la cuisine et les sanitaires. Un jeune garçon nous guide le long d’un couloir exigu jusqu’à la pièce aveugle où nous accueille Nour. Portant son plus jeune enfant dans les bras, timidement elle nous remercie de notre visite, elle qui n’ose plus sortir de peur d’affronter l’hostilité des autres habitants du quartier, d’être arrêtée par la police jordanienne qui l’enverrait dans un camp, ou pire, de l’autre côté de la frontière, en Syrie.
Elle prend des médicaments
pour fuir les cauchemars
Ici, pas de meubles, seulement quelques matelas entassés la journée pour permettre aux enfants de jouer à même un sol de ciment. Au mur, des vêtements suspendus à des cordes accrochées par des clous. Seul trône au milieu de la pièce un poêle à gaz qui malgré le froid reste désespérément éteint. Une fois le loyer payé, Nour peine à nourrir ses enfants, ne peut acheter d’eau potable. Alors le chauffage… L’ampoule qui pend par un fil éclaire à peine les taches d’humidité qui ont envahi les murs. L’air est saturé par manque d’aération. On perçoit sa gêne de nous recevoir dans ce décor, de nous inviter à nous asseoir sur un matelas.
Il y a deux ans, à Homs où ils vivaient, des hommes sont venus arrêter son mari, l’accusant d’appartenir à la révolution, lui qui se souciait seulement de travailler, il était boucher, pour nourrir ses neuf enfants, les élever. L’aîné a quatorze ans, le plus jeune en a trois. Il y a deux ans, une nuit, Nour a fui en laissant tout derrière elle. Avec les enfants vêtus de leur seul pyjama, ils ont cherché refuge dans le village de ses parents. Mais les bombardements, les attaques du Hezbollah, des milices chiites, les ont forcés à franchir la frontière. Ils sont restés trois jours au camp de Zaatari avant de s’échapper pour conduire les enfants malades à l’hôpital. Au camp, les soignants ne parlaient pas arabe, il n’y avait plus de médicaments. Ici, même si elle a moins de coupons pour la nourriture, les frères de son mari sont là. Ils ne sont pas riches, mais c’est la famille. Et son mari ? Nour se demande tous les jours s’il est encore en vie. Elle prend des médicaments pour fuir les cauchemars, les cris de ses enfants traumatisés par la guerre, la violence dont ils ont été témoins – se réfugiant dans la violence, ils refusaient de vivre. Ici ils ont trouvé de l’aide psychologique dans un centre bénévole. Quatre enfants ont été pris en charge.
Aujourd’hui, trois d’entre eux sont retournés à l’école. Nour garde les autres près d’elle pour les protéger des angoisses du passé, de celles du présent. Demain, elle espère toujours pouvoir les nourrir à leur faim, leur épargner l’horreur de la guerre. Nour a trente-sept ans et elle espère un monde meilleur pour ses enfants.
- Livré à lui-même, Mustapha, paralysé et père de trois enfants, s’accroche à la vie
L’escalier est étroit. Le vent s’engouffre, balaie des feuilles, des papiers qui ont tenté d’y trouver un refuge. Au premier étage, une adolescente ouvre une porte. Timide, effacée, elle nous conduit jusqu’à son père, allongé sur un lit à barreaux. Un immense tapis au sol, quelques coussins, deux chaises, le mobilier est rudimentaire, anonyme. On devine le départ précipité, l’abandon d’une vie, l’incertitude de l’avenir.
Mustapha, à quarante ans, est veuf. Quadriplégique, prisonnier de son lit, il élève seul sa fille et ses deux fils. Ils viennent d’Homs, en Syrie. Il y a quatre ans, alors qu’il participait à une marche pacifique, la balle d’un sniper a touché sa colonne vertébrale, détruit des organes avant de ressortir par l’abdomen. « Les snipers tiraient sur tout le monde. Ils tuaient même les chats. Ils visaient surtout la colonne, pour nous blesser, nous paralyser, c’était un massacre. »
Inquiet pour son fils aîné
Après une première opération, il a été transporté avec sa famille au Liban. Mais, poussé par la peur que le Hezbollah ne vienne l’arrêter, ils ont fui en Jordanie. Enregistrés comme réfugiés, « ils m’ont pris l’empreinte de l’œil », son état de santé ne permettait pas qu’ils restent dans un camp. Au début, ils recevaient une aide financière et des coupons alimentaires. Mustapha pouvait faire face au loyer, nourrir ses enfants et les envoyer à l’école. Une infirmière venait lui prodiguer des soins et il avait accès à l’hôpital. Mais il y a deux mois, il a reçu un SMS d’une agence onusienne lui indiquant que l’aide était réduite de moitié, puis un deuxième lui annonçant que l’aide était suspendue.
Aujourd’hui, plus personne ne soigne ses blessures, ses escarres, qui s’aggravent, s’insinuent dans son corps, lui infligeant des douleurs insupportables. Cependant si Mustapha s’inquiète, c’est pour Béchir, son fils aîné. À quatorze ans, il est le seul à pouvoir travailler – au noir –, pour ne pas être interpellé par la police et que la famille soit expulsée vers la Syrie. Il a arrêté l’école et, du matin au soir, il livre des colis, pour des commerçants et des artisans. Son salaire permet à peine de les loger et les nourrir. Plus grave, Béchir est diabétique. Avant, il recevait quatre doses journalières d’insuline. Faute d’argent, il n’a plus aucun traitement ni aucune assistance et personne ne lui a appris à gérer sa maladie, à diminuer les risques de complications.
« La vision du monde à notre égard a changé. Avant, pour vous, le régime assassinait notre peuple ; aujourd’hui, Assad se bat contre des terroristes. Daesh est né du chaos créé par le régime, et pourtant, c’est devenu votre seul ennemi. Vous avez oublié que vous aviez des amis qui se battent contre Daesh et qui résistent au régime. Qui ne veulent pas des islamistes et qui se battront contre eux. Et vous nous laissez mourir. Vous laissez mourir nos enfants, sous les bombes, de faim, par manque de médicaments », explique Mustapha.
En alerte, guettant le moindre bruit, chaque soir Mustapha s’inquiète de ne pas voir rentrer son fils. Il ne bouge plus de son lit et ses enfants sont trop frêles pour le soulever. Ses escarres vont s’aggraver, ses douleurs s’intensifier… Pour autant, Mustapha ne lâche pas prise, car même paralysé, ses enfants ont besoin de lui. Il était forgeron, il utilisait la chaleur pour manier le métal, le transformer. Aujourd’hui, cette chaleur, Mustapha la trouve en lui et continue d’insuffler à ses enfants son amour et son courage. Il nous implore : « Sauvez au moins nos enfants, ce ne sont pas des terroristes, juste des enfants qui veulent aller à l’école, grandir, vivre. »
- Ahmed, blessé de guerre, sans papiers et sans espoir
Depuis des mois Ahmed et Omar partagent une chambre étroite encombrée par les lits à barreaux, les perfuseurs, un déambulateur.
Ils ne s’étaient jamais rencontrés avant la guerre, les balles, les bombes qui ont meurtri leur corps, ont bousculé leur vie. Depuis des mois, ils partagent leur intimité, leurs souffrances, leurs espoirs.
Il déserte, rejoint l’Armée syrienne libre,
combat pour protéger ceux qu’il aurait dû abattre
Ahmed est originaire d’Alep. En 2011, Bachar Al-Assad envoie l’armée pour réprimer les manifestants pacifiques, il a dix-huit ans et fait son service militaire. Il refuse de tirer sur des civils qui avancent les bras levés sans armes, de tuer ces femmes, ces enfants qui le regardent dans les yeux. Alors, il déserte et rejoint l’Armée syrienne libre. Il combat pour protéger ceux qu’il aurait dû abattre. Cinq balles lui déchiquettent un rein, la moitié du foie, les cervicales, des articulations. Pour ne pas tomber aux mains de l’armée ou de milices chiites qui ne lésinent pas à torturer à mort les opposants blessés, Ahmed passe par plusieurs hôpitaux de campagne. À deux reprises il est opéré dans des conditions extrêmes. Tétraplégique, il est contraint d’uriner par sonde, nécessitant des soins permanents pour éviter les infections et les escarres qui envahissent son corps. Une nuit, il traverse la frontière sur un brancard destination Amman, en Jordanie, puis ce centre de soins improvisé, rudimentaire mais vital.
Il espérait que des soins adaptés lui permettraient de rejoindre sa famille réfugiée en Turquie. Ahmed ne retrouvera jamais une autonomie complète mais, près des siens, il aurait l’affection et l’amour. L’envie de vivre… Ahmed n’a que vingt et un ans et rêve de sa mère, de son père.
Mais sans papiers d’identité, même enregistré comme réfugié, Ahmed n’existe plus. Un passeport ne peut lui être délivré que par les autorités d’un pays qui lui donnera l’asile. Qui veut d’un grand blessé de guerre ? Ahmed se retrouve prisonnier de son corps paralysé. Chaque jour la lueur de son regard faiblit, son sourire s’éteint.
Les yeux humides, il murmure :
« Pourquoi nous avez-vous abandonnés ? »
Omar a vingt-six ans et vient de Deraa. Il tente de lui transmettre un peu de son optimisme. Il était chez lui quand il a reçu, dans tout le corps, des éclats d’un baril bourré d’explosif lancé sur son toit depuis un hélicoptère. Amputé, il n’a plus de doigts aux mains, ses nombreuses fractures ont été fixées par des plaques métalliques. Sa famille s’est enfuie au Liban, mais Omar est heureux car sa fiancée l’a rejoint. Ils ont des projets. Encore faudrait-il que son état s’améliore, qu’il puisse recevoir les soins nécessaires. L’argent manque.
Le regard triste d’Ahmed, l’espoir d’Omar, dans cette chambre encombrée par la souffrance… Je pense aux jeunes gens blessés pendant la Grande Guerre, dont on commémore le centième anniversaire. Défilent des images d’hôpitaux encombrés de civières, de brancards, de paralysés, de blessés, morts faute de moyens, de médicaments, et pour lesquels on s’indigne aujourd’hui mais dont nous n’avons tiré aucune leçon.
Les médicaments existent, les techniques de rééducation aussi, mais ici, en Syrie, au Liban, des jeunes gens sont en train de mourir, par indifférence. Demain Ahmed, le résistant, sera peut-être reconnu comme un de ces héros anonymes dont on célèbre le courage. Aujourd’hui il se meurt. Impuissants, Omar et Mustapha, son infirmier, le regardent s’éteindre lentement.
Avec pudeur, Ahmed m’a raconté sa vie, a glissé sur ses souffrances. Avec pudeur, j’abrège notre rencontre qui le fatigue. Au moment de lui prendre les mains pour lui transmettre un peu de chaleur, il me regarde les yeux humides et murmure : « Pourquoi nous avez-vous abandonnés ? »
- Le rêve d’une enfant
L’escalier est abrupt. A ciel ouvert. Après le deuxième étage, apparaissent les toits du camp d’Al Husein qui depuis les années cinquante accueille des réfugiés palestiniens. Le regard se perd dans les méandres de ruelles étroites, les immeubles bâtis à flanc de colline, entassés les uns sur les autres. Dans des pots, des plantes résistent au vent, au soleil.Au dernier étage Awan nous attend. Nous laissons nos chaussures à la porte avant d’entrer dans une pièce baigné d’ombre. Ici les volets sont toujours fermés, les rideaux tirés. Awan y dissimule ses cauchemars, l’angoisse qui ne le quittent plus depuis qu’il a été arrêté à Homs, deux ans plus tôt, pour avoir participé à une manifestation du vendredi. Il a été torturé pendant 100 jours. Il ne peut pas en parler. Il ne peut se confier qu’à son médecin, Ahmad un psychiatre qui le suit, lui et ses enfants, depuis qu’ils sont arrivés à Amman. Il peut affronter la peur, supporter la souffrance. Il ne peut dépasser la honte. Honte d’avoir hurlé et pleuré lorsqu’on le torturait. Lorsqu’on le violait encore et encore. Des dizaines de fois. Il en garde une fistule anale qu’il refuse de faire opérer. Par honte de montrer ce stigmate. Malgré la douleur qui le ronge, les infections qui le mettent à bas.
Lorsqu’il a traversé la frontière syro-jordanienne avec sa femme Khitam et ses six enfants, quatre garçons et deux filles, ils ont rejoint le camp de Zaatari. Mais poussés par le manque de sanitaires, de douches et l’insécurité qui menaçaient ses enfants, surtout les filles, 20 jours plus tard, ils s’enfuyaient et rejoignaient sa sœur à Amman. Le propriétaire de l’appartement les a dénoncés à la police jordanienne et ils ont été reconduits au camp. Ils ont donné le peu qui leur restait pour soudoyer les gardes et s’échapper. Maintenant, ils restent tapis dans cet appartement qu’il loue en revendant les coupons alimentaires qu’il reçoit du HCR. Ils craignent d’être arrêtés à nouveau, de retrouver le camp, d’être renvoyés en Syrie. Il ne leur reste rien pour manger ou si peu. Sa sœur fait ce qu’elle peut pour leur venir en aide car lui n’a pas le droit de travailler. A la honte s’ajoute l’humiliation de mendier pour subvenir aux besoins de sa famille : « Ici nous vivons comme des animaux, nous ne sommes plus des humains. Pour retrouver notre dignité faut-il que nous rentrions à Homs pour périr sous les bombes de Bachar, dans ses prisons ? Est-ce le seul avenir que je peux offrir à mes enfants ? Mourir de faim ou mourir sous les bombes ? Ce n’est qu’une fois mort que l’on nous rendra notre humanité ? », plus que des questions, un appel au secours.
Rajad, sa fille aînée, a 12 ans et refuse toujours de retourner à l’école. La peur, le regard des autres, la honte d’être si pauvre. Quant aux garçons, avec la patience d’Ahmad, la thérapie, ils ont troqué la colère, la violence par des sourires et sont les seuls à sortir, à faire le lien avec l’extérieur. Assise face à nous, sur un matelas, Khitam nous raconte la faim des jours durant, sa solitude d’être si loin de sa famille restée à Homs. L’hostilité dans la rue, les insultes. Si, ici ils se sentent en sécurité, depuis deux semaines Awan retrouve enfin le goût de la vie, joue avec ses enfants, cet appartement est devenu sa prison d’où elle rêve de s’envoler.
Leur plus jeune fille s’installe sur mes genoux, joue avec mes cheveux. S’amuse de m’entendre parler une langue qu’elle ne comprend pas. Elle souffre d’une malformation cardiaque et devrait être opérée mais sans couverture médicale, cela est devenu impossible depuis que tous les hôpitaux exigent d’être payés. Aujourd’hui, c’est son anniversaire et elle rêve d’un gâteau avec des bougies. Son père, à Homs, était pâtissier et aurait pu lui en préparer si seulement il possédait quelques pièces pour acheter de la faine et du sucre. Des œufs.
C’est discrètement que son frère Ahmad lui fera la surprise d’un gâteau, un énorme gâteau couvert de crème blanche et trois bougies roses. Le sourire de Daha est lumineux. La joie d’une enfant dont le rêve est exaucé. Nous les laissons à leur bonheur, au bonheur que tout père devrait pouvoir offrir à ses enfants.
- Osman, le généreux
